Archives mensuelles : décembre 2015

Bilan 2015

Il y a un an je lançais le blog « L’Arte dell’Armi ». Un blog, ce truc qui tient du journal intime mais public, ou de la vitrine dans laquelle on se permet égocentriquement d’étaler ses opinions et sa science comme on étale de la confiture sur un tartine. Les ouvrages de A. Marozzo et A. Manciolino étant traduits par A. Calonne sur nimico.org, G. Dall’Agocchie par B. Conan, il restait l’anonyme bolonais auquel je voulais m’attaquer pour compléter ce « tétraptyque » de l’art des armes bolonais. Je partais sur la traduction de 4 à 6 paragraphes par semaine pour produire une régularité et un automatisme dans cet effort. J’espérais aussi, en publiant progressivement ma traduction, contribuer à l’émergence d’une communauté d’étude et de pratique de cette escrime bolonaise.

Cette entreprise est purement égoïste. J’ai envie de travailler et de m’exercer à l’art des armes selon les sources bolonaises ! C’est là la finalité, le besoin irréductible. La traduction n’est pas une fin en soi, sa diffusion non plus. N’étant ni linguiste, ni historien, ni même italianisant, ce travail est à voir comme un mal nécessaire. Pratiquer un sport ou un art du combat sans au moins un partenaire qui partage le même objectif ne reste qu’une vaine masturbation martiale ; la solitude est une des plaies des AMHEurs. Il y a 15 ans avec l’Ardamhe nous avions contribué à bâtir et consolider une communauté sur l’étude de l’épée longue de tradition allemande. Nous avions traduit (approximativement certes) des textes puis nous échangions beaucoup sur les différents forums et lors des stages. Je pense pouvoir dire que cela a pas mal fonctionné… surtout pour les autres groupes qui sont venus après nous. Les travaux de l’Ardamhe n’étaient pas une manifestation d’altruisme mais s’approchaient beaucoup plus de la philosophie « Do it yourself » et de la culture libre. En tant qu’autodidactes, en l’absence de maîtres pour nous montrer la voie et nous corriger, nous devons nous appuyer sur nos pairs, sur une communauté de pratiquants pour valider mutuellement nos idées, nos interprétations, nos expériences et notre niveau. Ce qui a marché il y a près de 15 ans avec l’épée longue de Liechtenauer ne se produit pas avec les sources bolonaises. Pourquoi ça ne marche pas ?
Le blog nimico.org publie régulièrement, le présent blog était censé le faire également, il y a des ateliers d’escrime bolonaise dans quasiment tous les stages « multi-sources », mais je ne sens pas le frémissement d’une communauté francophone autour du sujet. Est-ce encore trop tôt ? Peut être ne suis-je pas dans les bon réseaux ni dans les bons cercles ? Ne suis-je pas capable de la percevoir ?
Les media de communication ont changé. Facebook a pris la place des forums et des listes de diffusion. Hélas il en résulte que les communications sont plus qu’avant dans l’instantané et, pire que tout, elles ne sont pas persistantes. L’information est donnée sur un fil d’actualité, elle reste facilement accessible tant qu’un autre fil ne vient pas lui prendre la vedette, la retrouver par la suite relève de la spéléologie. Un réseau social comme Facebook est un lieu de communication, pas de discussion.
Les gens, les pratiquants d’AMHE ont changé aussi. Au début il n’y avait quasiment de place que pour des autodidactes qui n’avaient pas peur de travailler directement avec les photocopies des sources. Maintenant il y a des gens qui en savent un peu plus et qui peuvent prétendre enseigner au moins les bases. De fait, il arrive dans le milieu une population de consommateur, ce n’est pas péjoratif, mais ils ne sont que rarement intéressés par les sources, ou s’ils le sont ce n’est pas spontané. Quelque part ça prouve que les AMHE sont devenus un art martial « presque » comme les autres, mais ce faisant on entre dans des AMHE que je qualifie de deuxième génération, avec une culture sensiblement différente.
Nous parlions des sources justement. Les sources, quatre majeures auxquelles on peut rajouter l’ouvrage de A. Viggiani, sont paradoxales. Elles sont en italien et toutes imprimées à part l’anonyme bolonais. La langue, cousine du français par son ascendance latine, est bien documentée. A part chez A. Marozzo les textes comportent peu de termes techniques obscurs, on pourrait même dire que les fondamentaux du système bolonais sont faciles à appréhender, ce qui nous change du poème de Liechtenauer. Les sources sont riches, voire prolixes, et c’est là que les choses se compliquent. Si un Dall’Agocchie ou un Viggiani sont faciles à étudier et à travailler, il en va autrement pour les œuvres les plus importantes que sont Marozzo et l’anonyme. C’est manifestement un obstacle.
Mais à mon humble avis, ce qui entrave le développement de l’étude de l’école bolonaise c’est son image, ou plutôt son absence d’image. L’épée longue est hégémonique dans le milieu des AMHE, parce qu’elle à une image, une identité, une signature propre à elle. C’est une arme tenues à deux mains, elle se démarque de l’escrime moderne, c’est aussi comme un sabre japonais, mais européen avec une lame droite et des quillons… Et puis c’est une arme médiévale, et cette époque stimule beaucoup l’imaginaire d’un occidental. L’épée longue est qu’on le veuille ou non l’arme emblématique des AMHE. L’épée bolonaise en revanche n’est plus médiévale puisque nous somme avec le « Cinquecento » en pleine Renaissance. Elle n’est pas encore la rapière plus tardive susceptible de titiller nos souvenirs de films ou romans de cape et d’épée. La « spada da lato », l’épée de côté, l’épée de taille et d’estoc, n’évoque pas grand chose. De pointe on dira que c’est de la rapière, de taille on dira que c’est comme du sabre moderne. La polyvalence de l’arme et la parenté manifeste de sa théorie avec celle de l’escrime moderne ne contribuent pas à lui donner spontanément une image spécifique et personnelle. Cette identité reste à construire.

La deuxième plaie des AMHE c’est l’obtention d’une salle d’entraînement. Les AMHE ont commencé dans les jardins privés et publics, mais en prenant de l’âge on se lasse pour ces conditions et on en vient à apprécier le confort. Pour avoir une salle il faut avoir des pratiquants, mais pour avoir des pratiquants – surtout quand on ne propose que de travailler sur des textes indigestes qui parlent d’une arme qui ne parle justement à personne – il faut avoir une salle. On peut avoir aussi des amis, ou des connaissances bien placées et, pour faciliter, des diplômes de maître – mais quand on est autodidacte on fait une croix dessus.

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Étude des batailles à cheval et à pied (1503-04) par Léonard de Vinci (1452- 1519) ; Plume et encre, 145 x 152 mm, Venise Galleria dell’Accademia, inv. 215 A.

Toute la dynamique d’étude des sources, d’entraînement et de construction d’un groupe dédié à l’escrime bolonaise que nous avions mise en place conjointement avec l’Ardamhe et AMHE Paris en septembre 2013 s’est trouvée anéantie par la perte de la salle d’entraînement en mai 2014. Sans salle pas de partenaires, pas de partenaires pas d’entraînement. Dans ce contexte le blog « L’Arte dell’Armi » est un outil, une assistance pour stimuler ce cœur, le mien, qui battait pour les AMHE et l’empêcher de s’arrêter. C’est une contribution pour créer les conditions favorables au développement de cette escrime et par là préparer la relance d’une vraie pratique.

En 2015 mon cœur pour les AMHE à continué de battre. Sur le blog le contrat de 5 paragraphes traduits par semaine fût respecté jusqu’en mai, au bout de 20 semaines. J’ai fait même un petit peu plus en traduisant la partie sur la hache noble. Cependant à partir de mai le temps a manqué, cela a cassé l’élan et la mécanique mise en place. Se remettre à traduire du texte, au demeurant assez rébarbatif, demandait beaucoup d’énergie… trop en fait.

Le blog a manifestement un public, il est consulté régulièrement. J’ai bien des retours des partenaires habituels, connus d’avant la création du blog, mais je n’en ai eu quasiment aucun de la part de personnes qui se seraient mises à travailler spécifiquement les textes traduits. C’est une déception.

Pour le positif, car il y en a, 2015 était aussi l’année du premier stage, ou symposium pour être exact, dédié à l’art des armes selon les auteurs bolonais. l’évènement était organisé par la Salle d’Arme Achille Marozzo (SAAM) de Bologne et s’est déroulé les 24 et 25 octobre. Je comptais y participer en pur consommateur je me suis retrouvé en septembre à devoir préparer une présentation. J’ai donc traité de la comparaison des systèmes de gardes des auteurs que nous rattachons à l’école bolonaise, et ce en Italie, à Bologne, devant les experts de ladite école bolonaise ! La situation était intimidante et quelque peu stressante, mais l’expérience s’est révélée enrichissante et positive. Cette aventure n’est pourtant pas terminée, il reste encore à transformer ma présentation en un article en bonne et due forme pour la revue Acta Periodica Duellatorum.

Revenons sur ces travaux justement. En un an j’ai discuté avec d’autre pratiquants ou chercheurs, j’ai pu entre autre consulter lors du symposium les images numérisées des manuscrits, et ma compréhension de ce texte a évolué. Continuer la traduction en mode « brute force » est une tâche exigeante qui, si elle est nécessaire à un moment ou à un autre pour le public francophone, ne permet pas de s’approprier les contenus techniques et théoriques. Les manuscrits 345 et 346 que nous regroupons sous l’appellation « anonyme bolonais » ne sont a priori pas des ouvrages achevés, et de toute façon s’il le sont il nous manque les intentions ou le projet de l’auteur. Ces manuscrits, comparés aux ouvrages de A. Manciolino, A. Marozzo ou G. Dall’Agocchie, ne présentent pas de plan ou de structure explicite. Cette structure existe bien pourtant, nous la voyons dans la partie théorique, mais dès que nous entrons dans les près de 200 pages techniques du MS 345 c’est comme rentrer dans une forêt où les jeux et pièces sont les arbres. Ils se ressemblent tous, on s’y perd et on n’ose pas y pénétrer plus profondément, on reste à la lisière. Pourtant j’ai le sentiment qu’il y a un projet pédagogique au moins pour la partie sur l’épée seule, mais pour le prouver il faut faire une cartographie de ce recueil de pièces techniques.

Cartographier, voilà donc le travail qui m’occupe pour l’instant sur l’anonyme bolonais, à savoir identifier et numéroter les paragraphes, découvrir les articulations entre eux et essayer de découvrir le ou les fils conducteurs. La révision de la partie théorique est aussi sur la table, ainsi que plusieurs bouts d’articles mais tout cela reste du travail qui n’est pas directement publiable. Le format de publication du blog me pose aussi un certain nombre de problème de mise en page et ne s’adapte pas facilement à ce que je voudrais obtenir.

En fait tout le travail évoqué précédemment, même s’il est plaisant, n’a jamais qu’une seule finalité, celle de préparer la pratique. L’auteur du manuscrit 3227a, anonyme lui aussi à moins que ce ne soit maître Liechtenauer lui-même, écrivait « […] l’exercice est meilleur que l’art – l’exercice est bien utile sans art mais un art n’est pas très utile sans exercice », là est bien le problème. Actuellement je ne travaille que sur l’art, la théorie, et nous savons bien dans le domaine que si on n’expérimente pas ses idées on ne va pas loin. Quant à l’exercice, c’est toujours compliqué. On peut s’entraîner à d’autres traditions au sein des AMHE, voire même se remettre à l’escrime moderne, mais cela ne m’intéresse plus vraiment. On peut reprendre un autre art martial, ce que j’ai fait avec le systema, mais là aussi les déplacements en région parisienne ont eu raison de ma motivation.

Les perspectives ? Contraintes familiales ; contraintes professionnelles ; reprise des entraînements dans les jardins publics – 1h quand on peut c’est trop peu pour travailler correctement -; Joie ! Peut être une salle pour 2016, mais l’administration est longue à nous l’accorder ou non, et pour l’instant nous ne serions que deux personnes, les autres – s’il y en a – seront forcément des débutants à former et là, les choses se corsent pour moi et mon escrime bolonaise embryonnaire.
Merci à ceux qui me soutiennent de près ou de loin. Mais le moral s’émousse, la frustration s’accumule. La matière est trop vaste pour un seul homme et je ne suis pas capable de mettre les moyens requis par mes ambitions. 2016 sera sans doute une année charnière, soit mes projets d’escrime bolonaise avancent concrètement, soit je me résoudrais à cesser tout acharnement thérapeutique  et à abandonner ma (sur)vie d’AMHE.
Pour l’évolution du blog… nous verrons quand j’aurais des choses concrètes à y déposer…

DDG

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